La Lettre Financière

Le capitalisme d'État, made in USA

On associe habituellement le capitalisme d'État à des économies comme la Chine, la Russie ou les pays du Golfe, des modèles où l'État ne se contente pas de réglementer l'économie, mais y participe directement comme actionnaire, orientant le capital vers des priorités stratégiques plutôt que de laisser le marché seul décider. C'est en principe l'antithèse du modèle américain, historiquement construit sur l'idée que le gouvernement finance, subventionne ou réglemente, mais ne possède pas.

Comme dirait Oncle Sam, hold my beer!

Depuis le début de son deuxième mandat, sous le prétexte de sécurité nationale et de réduction de la dépendance envers la Chine pour les minéraux critiques, l'administration Trump a pris des participations directes dans plus d'une dizaine d'entreprises, des mineurs de terres rares aux producteurs de tungstène, en passant par Intel.

Ce ne sont pas des prêts. Ce ne sont pas des subventions. C'est le gouvernement américain qui devient littéralement actionnaire, parfois avec des sièges au conseil d'administration, parfois avec un droit de veto sur les décisions stratégiques de l'entreprise.

Voici le portrait de ce virage, ce qui a été fait, pourquoi, et ce que ça pourrait signifier pour les investisseurs qui suivent ces secteur.


MP Materials (NYSE : MP) - juillet 2025

En juillet 2025, le département de la Guerre a conclu une entente avec l'entreprise MP Materials. L'entente comprend 400 millions de dollars en actions privilégiées, des bons de souscription donnant droit à une participation additionnelle (pour environ 15 % au total), un prix plancher garanti pour protéger l'entreprise contre une chute des prix des terres rares orchestrée par la Chine et un engagement d'achat d'une partie de la production future.

C'est le modèle le plus complet du lot. Le gouvernement n'est pas seulement actionnaire, il agit aussi comme client et comme filet de sécurité économique.


Intel (NASDAQ : INTC) - août 2025

En août 2025, le département du Commerce a pris une participation de 10 % dans Intel, en achetant 433,3 millions d'actions ordinaires à 20,47 $ chacune, un investissement financé par 5,7 milliards de dollars de subventions déjà accordées sous le CHIPS Act et 3,2 milliards additionnels d'un programme lié à la sécurisation de la production de puces.


Lithium Americas (TSX : LAC) - septembre 2025

Lithium Americas développe Thacker Pass, au Nevada, qui est le plus grand gisement de lithium du pays. En septembre 2025, le département de l'Énergie a restructuré un prêt fédéral existant de 2,3 milliards de dollars, reportant 182 millions de dollars de service de dette sur cinq ans.

En échange, le gouvernement a obtenu une participation de 5 % dans l'entreprise elle-même, ainsi qu'un autre 5 % dans sa coentreprise avec General Motors, qui développe le projet. Contrairement à MP Materials, l'origine de cette entente n'est pas un nouvel investissement, mais plutôt une renégociation des termes d'un prêt déjà existant.


Trilogy Metals (TSX : TMQ) - octobre 2025

Trilogy Metals détient une participation de 50 % dans Ambler Metals, la coentreprise qui possède les Upper Kobuk Mineral Projects dans le district minier d'Ambler, au nord-ouest de l'Alaska, avec des ressources en cuivre, cobalt et germanium.

En octobre 2025, le département de la Guerre a investi 35,6 millions de dollars pour une participation directe de 10 %, avec des bons de souscription pouvant porter sa position à 17,5 % au total.


USA Rare Earth (NASDAQ : USAR) - janvier 2026

USA Rare Earth est une entreprise en démarrage qui ne génère pas encore de revenus, mais qui développe deux volets complémentaires de la chaîne de valeur des terres rares : une usine de fabrication d'aimants à Stillwater, en Oklahoma, et un projet de mine à Round Top, au Texas.

En janvier 2026, le département du Commerce a émis une lettre d'intention pour lui fournir un prêt de 1,3 milliard de dollars ainsi que 277 millions de dollars en financement fédéral direct. En échange, l'entreprise émettra des actions et des bons de souscription donnant au gouvernement une participation économique de 8 à 16 %, selon l'exercice ou non des bons de souscription.


The Elmet Group (NASDAQ : ELMT) - septembre 2026

Elmet Group, basée à Portland dans le Maine, est le fournisseur qui approvisionne plus de 100 programmes du département de la Défense en tungstène et molybdène, des matériaux essentiels aux missiles, munitions et à l'aérospatiale militaire.

En septembre 2026, le département de la Guerre s'est engagé à investir 450 millions de dollars en équité privilégiée rachetable, avec un premier déboursement de 200 millions de dollars à la clôture et des bons de souscription donnant droit à jusqu'à 19,9 % des actions ordinaires.


United States Steel Corporation (NYSE : X) - juin 2025

Le cas de U.S. Steel est différent des autres. Ce n'est pas une participation économique, mais une « golden share », un droit de veto présidentiel sur certaines décisions clés de l'entreprise, sans prise de participation financière. Cette golden share découle de la vente de U.S. Steel à Nippon Steel.

Elle donne au président le pouvoir de bloquer la fermeture ou la vente d'usines américaines, d'empêcher un changement de nom, un déménagement du siège social hors de Pittsburgh, ou une relocalisation de l'entreprise hors des États-Unis. C'est un outil de contrôle plutôt que de propriété.


Réflexions pour les investisseurs

Pour les investisseurs, je crois qu'on peut voir toutes les situations qu'on vient de voir de deux façons différentes : une positive et une négative.

Si on est optimiste, toutes ces interventions nous donnent des indices sur des secteurs névralgiques de l'économie américaine. Un investisseur pourrait être intéressé à creuser ces entreprises dans le but de trouver celles qui ont le plus de qualité et le plus grand potentiel, tout en sachant que le gouvernement américain les soutient.

Si on est pessimiste, la prise de position du gouvernement américain dans des entreprises privées pourrait se montrer négative. Le gouvernement américain sert des parties prenantes différentes (armée, sécurité, citoyens) de celles des entreprises (actionnaires). L'influence politique sur une entreprise peut l'inciter à prendre des décisions qui ne sont pas dans son meilleur intérêt à long terme.

La « Lettre Financière à Dargis » est une publication à vocation informative et éducative. Son contenu ne constitue pas un conseil en investissement, une recommandation personnalisée, ni une sollicitation d’achat ou de vente de quelque valeur mobilière que ce soit. Les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. Le portefeuille présenté est fictif. Toute décision d’investissement relève de la seule responsabilité du lecteur.